Etienne Cleirac et son manuscrit : "Ordonnances et coutumes de la mer"

  



- Société des bibliophiles de Guyenne -
- Bibliothèque Mériadeck -
Lundi 5 décembre 2022


Étienne Cleirac et son manuscrit : 
« Ordonnances et coutumes de la mer »

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 par Christian Coste

En ligne : Vidéo de la conférence  
durée 1:24:29





    Introduction
I) Un juriste notoirement méconnu
II) Un manuscrit à double fond
III) Cleirac : ombres et lumières

Guillaume Flamerie de la Chapelle, président de la Société des bibliophiles de Guyenne :

Bonsoir chers amis. Vous n'avez pas raté la conférence, bien qu'elle soit ce soir, premier lundi du mois, alors que d'habitude, c'est le deuxième lundi. Nous allons parler de quelqu'un qui est, pour moi, un inconnu. J'imagine que c'est le cas de plusieurs d'entre vous, enfin, je présume. C’est Etienne Cleirac et, pour ce faire, nous allons écouter Monsieur Coste qui est magistrat honoraire et fervent adepte de Wikipédia, comme contributeur, pas seulement comme personne qui le consulte et vous allez voir que ça a un petit rapport avec la découverte qu'il a faite. Je lui cède la parole pour une conférence qui, comme toujours, durera 50 ou 55 minutes et à l'issue de laquelle vous pourrez lui poser toutes les questions que vous souhaitez.

Christian Coste :


Introduction

Merci monsieur le président. Après la conférence de François Bouquier, au début de l'année (2022), sur La coutume de Bordeaux en occitan, je me suis dit qu'on pouvait s'intéresser à une œuvre juridique, à un juriste surtout lorsqu'il s'agit d'un manuscrit, un exemplaire unique conservé à la Bibliothèque de Bordeaux et accessible en ligne. Vous l'aviez dans la notice de présentation. Alors le plus simple, c'est de vous dire comment l'idée m'en est venue. 


Je ne connaissais pas Étienne Cleirac, comme peut-être beaucoup d'entre vous. Je l’ai découvert dans l'Abécédaire publié par Le Festin parmi les Trésors de la bibliothèque de Bordeaux. L’ouvrage est toujours en vente. L’entrée est à Us (et Coutumes de la mer), ce qui veut dire que le livre est plus célèbre que l'auteur.



La notice signée de Nicolas Barbet donne des indications sur Cleirac, sur l'ouvrage et signale l'existence d'un manuscrit avec des gravures, ce qui donne évidemment le goût d'aller y voir de plus près, pour qui s'intéresse à la fois au droit et à la littérature maritime.

Quand on va au catalogue de la bibliothèque, on s'aperçoit, comme sur Gallica et d'autres sites qu’on trouve un grand nombre d'éditions des Us et coutumes, dont je vous ai mis la liste. Il y en a plus d'une demi-douzaine sur un siècle en France, et même à l'étranger. 






  L'édition de 1661, que vous voyez ici est celle de Jacques Mongiron Millanges, successeur de Simon Millanges, mieux connu. Il possédait (parce qu'on a l'inventaire de sa boutique) une quarantaine d'exemplaires du livre de Cleirac. C'est donc un livre qui n'est pas très rare, qui a été publié à des milliers d'exemplaires, comme les livres religieux, qui avaient des grands tirages. C'était un usuel, une sorte de code, rédigé par un avocat, au début du XVIIe siècle, un des premiers avocats spécialisés en droit maritime. J'ai regardé, sur internet, les sites de bibliophilies : j'ai vu, dans en vente publique, que cette édition de 1661 se négociait entre 1000 et 3500 €, selon la qualité, sur les 10 dernières années. Ce n'est ni un livre très cher, ni un livre très rare non plus.


Dans cette édition de 1661, je montre ces deux pièces qu'on appelait, à la Renaissance, des pièces d'escorte, c'est-à-dire des « bonnes manières » d'amis qui font l’éloge de l'auteur. Éloge alors décliné en latin, vous le voyez à gauche, "Clarissimo Stephano..." Stefano, c'est Étienne bien sûr. 
Et puis, à droite, un sonnet en alexandrin, tout à fait grandiloquent ,sur Cleirac qui « donne admirablement l'âme aux lois maritimes, où rien plus ne paraît qui ne soit éclairci [...] et que pour tracer un si parfait ouvrage, Neptune dans ta main a posé son trident »

La signature est intéressante, ici c'est Gay; je pense Geoffroy Gay, un prêtre, un écrivain, poète et surtout un Ormiste c'est à dire quelqu'un partisan du mouvement de l’Ormée, 10 ans plus tôt. On y reviendra.


J'ai trouvé, sur Internet, une édition anglaise qui a été piratée par un auteur sur lequel je faisais un article Wikipédia qui s'appelle Guy Miège. C'est un Suisse, qui est pas tout à fait contemporain de Cleirac,
puisqu'il est né en 1644 et mort 1718, donc à cheval sur le 17e et 18ème. C'est un écrivain polygraphe, un traducteur, un lexicographe, un grammairien, donc Suisse, je l'ai dit, calviniste, mais qui s'était
installé en Angleterre et qui vivait de leçons particulière qu'il donnait à des protestants qui avaient vu les persécutions. Il a écrit, c'est comme ça que je l'avais découvert et que je m'étais intéressé à lui, il a écrit un petit guide de vocabulaire pour les touristes qui voyagent en Angleterre. Je crois que c'est l'un des premiers. Il est très pittoresque. J'ai découvert à cette occasion qu’il avait publié, sous son propre
nom, l'ouvrage de Cleirac, qu'il reprendt intégralement. On sait que, à cette époque, le droit d'auteur n'était pas très respecté. Il n'apparaîtra vraiment qu'à la fin du 18e siècle avec Diderot, Beaumarchais et Kant.



Qui est cet Étienne Cleirac, célébré comme une « lumière » dans la seconde édition de son ouvrage ? j'ai cherché à me renseigner un peu partout en commençant par le Larousse Grand Dictionnaire encyclopédique en 10 Volumes, le GDEL qui reprend  - les fiches sont exactement les mêmes - le grand Larousse de Pierre Larousse, à la fin du 19e, publié de 1866 à 1877 .


Il donne juste le nom de son ouvrage et d'un autre ouvrage publié après sa mort . On retrouve aussi, dans des entrées comme « naufrage », « Oléron », «
rôle d’Oléron », la mention de Cleirac.

Rien dans l’ouvrage de Lamothe (1863) « Notes pour servir à la biographie des hommes utiles ou célèbres de la ville de Bordeaux... » . Juste quelques lignes dans le Dictionnaire d’histoire maritime de Verger-Francesci (2002).

En cherchant bien, on trouve une thèse de droit de d'Adrienne Gros, du début du siècle précédent, publiée en 1924, qui s'appelle L’œuvre de Cleirac en droit maritime. C'est une bonne thèse, intéressante à lire. 

Aussi un ouvrage du professeur Coste, qui a fait la notice "Cleirac" dans un livre dont le titre, Ecrivains-juristes et juristes-écrivains du Moyen-Âge au siècle des Lumières, s'applique assez bien à notre auteur, me semble-t-il. 

Et puis, il y a une savante professeure italienne, Francesca Trivellato, professeure d'histoire à l'université de Yale, aux États-Unis dans le Connecticut, qui a beaucoup écrit sur lui, mais seulement à partir de 2014. Elle parle d'un « obscur juriste, today virtually forgotten, aujourd'hui à peu près complètement oublié ».

Dans mes recherches donc, ayant trouvé le manuscrit, et le nom de l'auteur, je me suis précipité sur Wikipédia pour voir ce qu'il en était, mais il n'y avait pas de d'articles Wikipédia. En 2016, j'ai donc rédigé l’article le concernant. Toute ressemblance de mon exposé avec l'article n'est pas pure coïncidence, évidemment.

Si l'on se tourne vers le recueil de jurisprudence de l'Université de Harvard qui recense les arrêts non seulement de la Cour suprême des États-Unis mais des cours suprême des différents Etats américains, on a la surprise de voir Cleirac souvent cité (85 fois) dans des décisions relatives au droit maritime entre 1801 et 1987. Je n’ai pas mis toutes les décisions, j'en ai mis une ( U.S. Supreme Court, 1923, Osaka Shosen Kaisha v. Pacific Export Lumber Co.) qui cite Cleirac :   
« This lien or privilege is founded on the rule of maritime law as stated by Cleirac, (597:) ‘ Le batel est obligee á la marchandise et la marchandise au batel.’ The obligation is mutual and reciprocal... » 
Harvard caselaw access project,260 U.S. 490, 67 L. Ed. 364, 43 S. Ct. 172 (1923), Jan. 2, 1923 · Supreme Court of the United States · No. 129, 260 U.S. 490, 67 L. Ed. 364, 43 S. Ct. 172, 1923 U.S. LEXIS 2491, SCDB 1922-064.
Vous avez vu, en français dans le texte :  « le batel est obligé à la marchandise et la marchandise au batel » et avec la traduction anglaise !

On a constaté aussi que dans la bibliothèque de Thomas Jefferson, le troisième président des États-Unis, au début du 19e siècle, il y avait,  à Monticello, l'exemplaire de 1661 dont on parle, considéré comme un ouvrage de référence.

Toujours dans le monde anglo-saxon, William Murray, Lord Mansfield le célèbre Lord Chief Justice au XVIIe siècle, grand réformateur du droit commercial en Angleterre, s'inspire des travaux de Cleirac. On le savait : nul n'est prophète en son pays, pays dont les auteurs disent qu'on sait pas grand chose de Cleirac.






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