Etienne Cleirac et son manuscrit : "Ordonnances et coutumes de la mer"
- Bibliothèque Mériadeck -
Lundi 5 décembre 2022
Étienne Cleirac et son manuscrit :
« Ordonnances et coutumes de la mer »
_________par Christian Coste
En ligne : Vidéo de la conférence
durée 1:24:29
Bonsoir chers amis. Vous n'avez pas raté la conférence, bien qu'elle soit ce soir, premier lundi du mois, alors que d'habitude, c'est le deuxième lundi. Nous allons parler de quelqu'un qui est, pour moi, un inconnu. J'imagine que c'est le cas de plusieurs d'entre vous, enfin, je présume. C’est Etienne Cleirac et, pour ce faire, nous allons écouter Monsieur Coste qui est magistrat honoraire et fervent adepte de Wikipédia, comme contributeur, pas seulement comme personne qui le consulte et vous allez voir que ça a un petit rapport avec la découverte qu'il a faite. Je lui cède la parole pour une conférence qui, comme toujours, durera 50 ou 55 minutes et à l'issue de laquelle vous pourrez lui poser toutes les questions que vous souhaitez.
Christian Coste :
Introduction
Merci monsieur le président. Après la conférence de François Bouquier, au début de l'année (2022), sur La coutume de Bordeaux en occitan, je me suis dit qu'on pouvait s'intéresser à une œuvre juridique, à un juriste surtout lorsqu'il s'agit d'un manuscrit, un exemplaire unique conservé à la Bibliothèque de Bordeaux et accessible en ligne. Vous l'aviez dans la notice de présentation. Alors le plus simple, c'est de vous dire comment l'idée m'en est venue.La notice signée de Nicolas Barbet donne des indications sur Cleirac, sur l'ouvrage et signale l'existence d'un manuscrit avec des gravures, ce qui donne évidemment le goût d'aller y voir de plus près, pour qui s'intéresse à la fois au droit et à la littérature maritime.
Quand on va au catalogue de la bibliothèque, on s'aperçoit, comme sur Gallica et d'autres sites qu’on trouve un grand nombre d'éditions des Us et coutumes, dont je vous ai mis la liste. Il y en a plus d'une demi-douzaine sur un siècle en France, et même à l'étranger.
L'édition de 1661, que vous voyez ici est celle de Jacques Mongiron Millanges, successeur de Simon Millanges, mieux connu. Il possédait (parce qu'on a l'inventaire de sa boutique) une quarantaine d'exemplaires du livre de Cleirac. C'est donc un livre qui n'est pas très rare, qui a été publié à des milliers d'exemplaires, comme les livres religieux, qui avaient des grands tirages. C'était un usuel, une sorte de code, rédigé par un avocat, au début du XVIIe siècle, un des premiers avocats spécialisés en droit maritime. J'ai regardé, sur internet, les sites de bibliophilies : j'ai vu, dans en vente publique, que cette édition de 1661 se négociait entre 1000 et 3500 €, selon la qualité, sur les 10 dernières années. Ce n'est ni un livre très cher, ni un livre très rare non plus.
La signature est intéressante, ici c'est Gay; je pense Geoffroy Gay, un prêtre, un écrivain, poète et surtout un Ormiste c'est à dire quelqu'un partisan du mouvement de l’Ormée, 10 ans plus tôt. On y reviendra.
puisqu'il est né en 1644 et mort 1718, donc à cheval sur le 17e et 18ème. C'est un écrivain polygraphe, un traducteur, un lexicographe, un grammairien, donc Suisse, je l'ai dit, calviniste, mais qui s'était
installé en Angleterre et qui vivait de leçons particulière qu'il donnait à des protestants qui avaient vu les persécutions. Il a écrit, c'est comme ça que je l'avais découvert et que je m'étais intéressé à lui, il a écrit un petit guide de vocabulaire pour les touristes qui voyagent en Angleterre. Je crois que c'est l'un des premiers. Il est très pittoresque. J'ai découvert à cette occasion qu’il avait publié, sous son propre
nom, l'ouvrage de Cleirac, qu'il reprendt intégralement. On sait que, à cette époque, le droit d'auteur n'était pas très respecté. Il n'apparaîtra vraiment qu'à la fin du 18e siècle avec Diderot, Beaumarchais et Kant.
Qui est cet Étienne Cleirac, célébré comme une « lumière » dans la seconde édition de son ouvrage ? j'ai cherché à me renseigner un peu partout en commençant par le Larousse Grand Dictionnaire encyclopédique en 10 Volumes, le GDEL qui reprend - les fiches sont exactement les mêmes - le grand Larousse de Pierre Larousse, à la fin du 19e, publié de 1866 à 1877 .
Il donne juste le nom de son ouvrage et d'un autre ouvrage publié après sa mort . On retrouve aussi, dans des entrées comme « naufrage », « Oléron », « rôle d’Oléron », la mention de Cleirac.
Rien dans l’ouvrage de Lamothe (1863) « Notes pour servir à la biographie des hommes utiles ou célèbres de la ville de Bordeaux... » . Juste quelques lignes dans le Dictionnaire d’histoire maritime de Verger-Francesci (2002).
En cherchant bien, on trouve une thèse de droit de d'Adrienne Gros, du début du siècle précédent, publiée en 1924, qui s'appelle L’œuvre de Cleirac en droit maritime. C'est une bonne thèse, intéressante à lire.
Aussi un ouvrage du professeur Coste, qui a fait la notice "Cleirac" dans un livre dont le titre, Ecrivains-juristes et juristes-écrivains du Moyen-Âge au siècle des Lumières, s'applique assez bien à notre auteur, me semble-t-il.
Et puis, il y a une savante professeure italienne, Francesca Trivellato, professeure d'histoire à l'université de Yale, aux États-Unis dans le Connecticut, qui a beaucoup écrit sur lui, mais seulement à partir de 2014. Elle parle d'un « obscur juriste, today virtually forgotten, aujourd'hui à peu près complètement oublié ».
Dans mes recherches donc, ayant trouvé le manuscrit, et le nom de l'auteur, je me suis précipité sur Wikipédia pour voir ce qu'il en était, mais il n'y avait pas de d'articles Wikipédia. En 2016, j'ai donc rédigé l’article le concernant. Toute ressemblance de mon exposé avec l'article n'est pas pure coïncidence, évidemment.
Si l'on se tourne vers le recueil de jurisprudence de l'Université de Harvard qui recense les arrêts non seulement de la Cour suprême des États-Unis mais des cours suprême des différents Etats américains, on a la surprise de voir Cleirac souvent cité (85 fois) dans des décisions relatives au droit maritime entre 1801 et 1987. Je n’ai pas mis toutes les décisions, j'en ai mis une ( U.S. Supreme Court, 1923, Osaka Shosen Kaisha v. Pacific Export Lumber Co.) qui cite Cleirac :
« This lien or privilege is founded on the rule of maritime law as stated by Cleirac, (597:) ‘ Le batel est obligee á la marchandise et la marchandise au batel.’ The obligation is mutual and reciprocal... »
Harvard caselaw access project,260 U.S. 490, 67 L. Ed. 364, 43 S. Ct. 172 (1923), Jan. 2, 1923 · Supreme Court of the United States · No. 129, 260 U.S. 490, 67 L. Ed. 364, 43 S. Ct. 172, 1923 U.S. LEXIS 2491, SCDB 1922-064.
On a constaté aussi que dans la bibliothèque de Thomas Jefferson, le troisième président des États-Unis, au début du 19e siècle, il y avait, à Monticello, l'exemplaire de 1661 dont on parle, considéré comme un ouvrage de référence.
Toujours dans le monde anglo-saxon, William Murray, Lord Mansfield le célèbre Lord Chief Justice au XVIIe siècle, grand réformateur du droit commercial en Angleterre, s'inspire des travaux de Cleirac. On le savait : nul n'est prophète en son pays, pays dont les auteurs disent qu'on sait pas grand chose de Cleirac.
On sait où il est né, en 1583, trois ans après que Montaigne ait commencé à publier Les Essais et neuf ans avant la mort de son père.
Cleirac meurt en 1657, à 74 ans.
On sait qu'il est le fils de Elias Cleirac, né dans le Sarladais, procureur au parlement de Bordeaux, ami de Montaigne et de la Boétie. On sait qu'il habitait Bordeaux, qu'il était paroissien de l'église Saint-Siméon (qui est aujourd’hui le cinéma Utopia), où il est enterré, dans le caveau près de l'autel, avec sa famille
Et on sait tout cela parce que il a fait trois testament en 1651, 1653 et 1657 qui fourmillent de renseignements. On a son ascendance et sa descendance : il est marié avec Jeanne Plasse, qu'il aime beaucoup, semble-t-il : il le dit dans son testament ! Il a un fils, Raymond, ce qui est important parce qu’il devient avocat. On va en reparler. Il a deux filles. C'est le fils qui provoque la multiplication des testament parce qu'il va l’exhéréder, c'est-à-dire le déshériter pour des raisons politiques qui sont longuement motivées.
Il possède des biens, c'est un propriétaire foncier, dans Bordeaux et hors de Bordeaux et on connaît même le nombre de ses livres : 671 . C'est beaucoup moins que Montaigne qui je crois en avait plus de 1000 mais c'est beaucoup.
I) Un juriste notoirement méconnu
A défaut de portrait, je vous propose un dessin d'avocat qui est tiré d'une belle collection de François-Roger Gaignière : il y a 7600 dessins qui ont été faits à la fin du 17e siècle, juste un peu après Cleirac. Notez l'avocat qui tient dans sa main gauche le sac à procès dont parle Racine dans Les plaideurs qui est la pièce la plus célèbre de la fin du 17e siècle, en 1668. Vous souvenez de petites gens traînant un gros sac à procès, d'où l'expression : l’affaire est dans le sac !Mon propos, c'est d'essayer de reconstituer le portrait manquant de Cleirac avec les éléments en forme de puzzle des documents que je vais vous montrer et pour la première partie, qui va être biographique, parce qu'il est l'auteur à peu près inconnu d'un texte plus célèbre, je propose donc ce titre : "Un juriste notoirement méconnu", formule empruntée, vous l'aurez peut-être reconnue, à l'écrivain auvergnat, Alexandre Vialatte.
Ma deuxième partie sera consacrée à l’œuvre, à travers ce manuscrit étonnant parce qu'il est à double fond.
Et puis une troisième partie, parce que le style c'est l'homme, partie qui essaiera de compléter ce tableau manquant de touches contrastées d'ombre et de lumière.
Si j'avais le portrait, il pourrait figurer dans cette galerie qui le situe dans son siècle.
Je prends l'année 1647 qui est l'année de la première édition des Us et coutumes.
A gauche, vous reconnaissez Pierre Corneille qui avait publié quelques années avant Le Cid, qui est élu cette année-là à l'Académie française.
A côté, René Descartes, 51 ans, le 24 septembre 1647, date à laquelle il rencontre, dans le couvent des Minimes, Blaise Pascal, que vous voyez à côté.
En bas, en majesté, ce n'est pas un roi, mais c'est un garde des sceaux qui s'appelle Pierre Séguier qui est l’inamovible garde des sceaux, chancelier de France, pendant 40 ans.
A l'extrême droite, vous avez un cardinal. On aurait pu mettre Richelieu. Là, j'ai mis Mazarin.
Au milieu, deux juristes importants, auquel Cleirac s'intéresse : Hugo de Groot, mieux connu sous le nom de Grotius, mort en 1645, qui est l'auteur d'un livre célèbre : Mare liberum (la mer libre) publié au début du siècle en 1609, où il défend la liberté de naviguer sur les mers, au nom de la Compagnie hollandaise des Indes orientales (qui le paye), contre le monopole que revendiquent le Portugal et l'Espagne.
A côté de lui, dans ce portrait à l'air un peu romantique, c'est John Selden, important juriste anglais de grande valeur, mort en 1654, à peu près comme comme Cleirac. Contraint et forcé, il a publié un libelle pour contester Hugo de Groot, qui s'appelle Mare closum (la mer fermée), dans lequel il défend la souveraineté anglaise sur les mers environnantes.
C'est une période dans laquelle la France est dans une permanente guerre européenne. En Angleterre c'est la révolution, l'époque de levellers (niveleurs), de Cromwell. Le roi Charles Ier a laissé sa tête sur le billot.
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| Linteau d'une porte du Collège de Guyenne Musée d'Aquitaine - Photo Alain Legros |
Revenons à Cleirac. Il fait ses études au collège du Guyenne, en passant sans doute sous ce linteau dont la maxime incite à honorer la cité de Bordeaux en imitant Ausonius, "le plus illustre de ses enfants". C’est le linteau du Collège de Guyenne qui ne devait pas être aussi célèbre que le célébrait Montaigne. Une génération plus tard, il était concurrencé par le collège de La Madeleine. On peut penser que Cleirac appartient à ce milieu cultivé qui apprend les langues anciennes et les langues modernes. Le professeur Coste décrit très bien ce milieu dans son livre Mille avocats au Grand Siècle. Je sais pas combien il y a d'avocats à l'époque à Bordeaux, peut-être moins d'une centaine, dans ce Parlement de Bordeaux qu’est le Palais de l'Ombrière.
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| Guillaume-Auguste Bordes et Adolphe Rouargue, Histoire des Monuments de Bordeaux, 1845 |
Cette gravure de la fin du 16e siècle (Palais de l'Ombrière, siège du Parlement, au XVIe siècle, par Guillaume-Auguste Bordes et Adolphe Rouargue, Histoire des Monuments de Bordeaux, 1845) donne un idée du Parlement à l'époque de Cleirac.
Il n’est pas un grand juriste, qui ne développe pas de grandes théories juridiques. C’est un commentateur. Et parmi ces commentaires auxquels il se livre il y a le Coustumier de Guyenne (coutumier de Guyenne) « tiré de l'estude de messire Michel de Montaigne, autheur des Essais », manuscrit) en ligne sur Babordnum (bibliothèque numérique patrimoniale des universités de Bordeaux).
Cleirac écrit aussi un droit de costes ( droit de côtes), et un ouvrage qui s'appelle Royal ambre gris (titre superbe pour un roman qui n’en est pas un). Deux livres perdus, mais dont on connaît le contenu parce qu'il les décrit dans un autre ouvrage : c’est l'ensemble des droits qui sont revendiqués par les seigneurs locaux au moment des naufrages lorsqu'il y a jet de marchandises, donc c'est le droit de naufrage de droit de naufrage, de bris, de varech, de baleine, d’ambre gris ; ensemble d’impositions ou de prélèvements effectués par les seigneurs (captal de Buch - duc d’Epernon - sur le bassin d’Arcachon).
Cleirac, content de lui, glisse dans une de ses publications un texte dans lequel il apparaît anobli : vous voyez sa signature. Les fonction de procureur et d’avocat ne sont pas toujours très séparées. Il « fait fonction » et remplace le lieutenant général ou le procureur pour l'enregistrement d'un texte royal, du 1er février 1650, une déclaration du roi portant « règlement sur le fait de la Navigation & armement des vaisseaux et des prises qui se font en mer » c'est un texte qui est signé de Loynes (Julius de Loynes, secrétaire général de la marine dont le nom apparaît au milieu). Étienne Cleirac, avocat en la cour « ancien en l'absence de Monsieur lieutenant général », donc faisant fonction, pour l’enregistrement et l’affichage dans tous les ports de la juridiction. "de Cleirac" ? Il n’est pas noble, ce doit être une particule liée à l'exercice de sa fonction. La « table de marbre » est une juridiction supérieure en matière d’eaux et forêts, mais là qui statue au Parlement et qui s'intéresse à la navigation.
Concernant Cleirac et sa vie, je retiens juste deux événements dans lesquels il intervient :
- le premier c'est un drame qui se passe à l'hiver 1627 : le naufrage de la flotte portugaise, que l'on connaît bien parce que il a été racontée par le général commandant la flotte, aussi par un aristocrate qui accompagnait le général Manuel de Melo, et puis tout ça a été réuni dans des documents d'époque, dans un excellent livre paru aux éditions Chandaigne qui s'appelle « Le naufrage des Portugais sur la côte de Saint-Jean-de-Luz ».
De quoi s'agit-il ? Il y a huit gros navires galions, caraques, de retour des Indes chargés de richesse extraordinaires (épices, soieries, diamants, porcelaines…). Ils font naufrage dans le fond du golfe de Gascogne devant Saint-Jean-de-Luz , et trois, que vous voyez ici avec leurs noms, qui font naufrage devant le lac d'Hourtin. Le naufrage fait 2000 morts, seulement 300 survivants. Par comparaison, le Titanic fait 1500 morts. Naufrage dramatique, qui a beaucoup d'importance à l'époque, parce que sont dispersés sur la côte des richesses extraordinaires qui vont susciter beaucoup de convoitises.
Cleirac, dans son rôle de jurisconsulte, dit à qui doivent aller les marchandises. Pourquoi ? Parce qu'il y a une bataille de chiffonniers pour s'emparer de ces marchandises! Le Captal de Buch (le duc d'Épernon) a juridiction sur la côte du Médoc. Il se précipite à cheval. Il s’enlise dans les marais et n'arrivera jamais ! Mais il envoie ses hommes pour capturer les marchandises. Le Parlement de Bordeaux accueille les réfugiés et entend aussi récupérer les marchandises. Le Roi envoie donc Cleirac pour entendre tout le monde. Le roi d'Espagne, à qui appartient tout ça, à son mot à dire. Cleirac se trouve au milieu de ce beau monde pour essayer de dire à qui les marchandises doivent aller !
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| Estampe de Nicolas Berey - 1669 (Camille Jullian, Histoire de Bordeaux, Feret, 1895, p. 391) |
C'est une sorte de "commune", au sens on l'entend dans l'histoire française de la Révolution ou du 19e siècle. Une commune qui pourrait évoquer les gilets jaunes, dans la mesure où c'est un mouvement inorganisé, qui ne veut pas avoir de chef. Cependant ils mettent en place un tribunal. Ce sont 500 personnes. C'est un mouvement plutôt bourgeois qui lorgne à la fois vers l'Angleterre de Cromwell (il s'inspire du mouvement des niveleurs) et lorgne aussi vers l'Espagne dont il attend, de l'un comme de l'autre d'ailleurs, peut-être des renforts.
C'est le rêve un peu utopique d'une république modèle, mais qui va rapidement être mis au pas. Alors Cleirac, là-dedans, peut-être, est sympathisant. Dans tous les cas, certains de ses amis le sont, on l'a vu tout à l'heure avec celui qui faisait son éloge. Son fils, lui, l'est à coup sûr, plus près mêlé au mouvement de l'Ormée, puisqu'il est envoyé en ambassade vers l'Espagne, ce qui évidemment, aux yeux du Roi, constitue une activité de haute trahison. Donc il est exclu de l'amnistie et c'est d'ailleurs pour ça que son père le déshérite, peut-être aussi parce qu'il a fait beaucoup de dettes à Cahors et que c'est un enfant problématique.
Etienne Cleirac souffre du bannissement et des mesures qui sont prises contre son fils. A 68 ans, il se retire pour écrire et il l'explique dans L'usance du négoce, l'ouvrage qui est paru après sa mort où il dit :
"Pendant les paroxysmes ou les gros accès des mouvements en désordre de la Province de Guyenne (référence à l'Ormée), je méprisais de prendre parti d'inconstance (quoy qu'en apparence j'en eusse occasion bien parée) préférant la Paix intérieure, ou le repos de l'âme à l'embrouillement des turbulens et des fourbes ; Pour cet effet j'entrepris d'employer le grand loisir des vacations et le peu de repos des vacarmes en la composition de trois Traités gémeaux [...] Négoce de la Banque des lettres de Change, droit de Coste, Royal ambre gris."
Il se dit, un peu plus loin, dans la préface où il raconte d'ailleurs le naufrage des caraques, "exposé à la dure souffrance de la persécution".
Voilà donc Cleirac au travail, qui se met à son manuscrit et essaye d'en tirer des oeuvres à partir de cette période. Et je passe à ma deuxième partie qui est le manuscrit à double fond.
II) Un manuscrit à double fond
Ce manuscrit, je vous l'ai dit, est conservé à la bibliothèque de Mériadeck. Vous pouvez y accéder. Il est accessible sur Séléné [ici]. Il est numérisé. On peut on peut voir ce qu'il contient très rapidement, parce que, en réalité, il y a 700 pages !
Sur la page de garde du manuscrit, il y a une annotation un peu intrigante, non datée, non signée, sans doute pas écrite par Cleirac (c'est pas son écriture). C'est probablement tardif .
Elle dit : "ce volume manuscrit nous a paru être de Cleirac lui-même il aurait été le premier jeu ou la première mise au net de l'ouvrage".
Voilà une formule avec un petit halo de mystère qui titille le lecteur et qui donne envie d'en savoir plus.
Quand on ouvre le manuscrit, on est un peu rebuté par une lecture qui est malaisée : vous voyez que l'encre fait buvard, traverse un peu. Je vous dirai pas que j'ai lu tout ça facilement, mais en réalité je me suis aidé des ouvrages qui ont été publiés et qui permettent, en rapprochant le texte écrit du manuscrit, de voir ce que Cleirac a gardé et ce qu'il n'a pas gardé. Sinon la lecture, pour quelqu'un qui n'est pas paléographe, serait vraiment difficile.
Alors voici la présentation qu'il en fait dans son manuscrit. Il nous dit, sur la page de gauche :
"Ce traité se dispose en ordre triparti. Ière partie : juridiction de la marine ; IIème partie : jugement d’Oléron". Les jugements d'Oléron : célébrité discutée est-ce que c'est à partir à Bordeaux ? Est-ce que ça appartient à l'Angleterre ? On en reparlera tout à l'heure. En tous les cas, c'est un recueil de jugement qui ont été compilés en un code, à la fin du 12e siècle, et qui ont été utilisés comme code maritime à peu près dans toute l'Europe. Ce sont 47 articles, à l'origine de la Loi de l'Amirauté britannique qui s'appelle Black Book of the Admiralty et qui sont accompagnés (Cleirac les met) des textes qui viennent de Wisby, de Gotland c'est à dire de la mer Baltique qui sont plus tardifs : 70 articles qui sont d'ailleurs inspirés des rôles d'Oléron.
Puis, il a ce qu'on appelle Le Guidon, texte qui vient de Rouen, plus tardif, de la fin du 16e siècle : 20 chapitres d'un auteur inconnu qui est un recueil de textes concernant les assurances maritimes, qui reprend les Assurances d'Amsterdam, la Bourse d'Anvers. Le tout est en traduit en français.
J'ai recopié (j'ai mis en gros) la phrase de Cleirac qui dit : "Lesquels traités comprennent en outre toutes les coutumes qui se pratiquent à présent en Europe au sein de la bonne et loyale navigation et du commerce maritime".
"Toutes" ? Pas tout à fait, parce que il ne met pas un texte bien connu, le Consulat de la mer qui vient de Marseille, qui régente, un peu à la manière des rôles d'Oléron, toute la Méditerranée, le Levant, à la différence du Ponant, dont s'occupe Cleirac. Mais le Consulat de la mer avait été publié un peu avant et c'est sans doute pour cela que Cleirac ne l'a pas publié, d'autant que il s'y réfère très souvent dans ses commentaires, aussi bien au Consulat que à la loi Rhodienne qui était une loi utilisée en Méditerranée.
Dans sa publication, l'ordre n'est pas tout à fait le même que celui du manuscrit.
A la seconde partie, vous le voyez ici, s'ajoute un texte sur lequel je reviendrai, qui est important à mes yeux : l'Explication des termes de marine qui est un vocabulaire juridico-maritime.
Ce vocabulaire existe à la bibliothèque. Il a été publié en 1636. Cet exemplaire n'existe qu'à la Bibliothèque nationale (BNF). Il a été publié à Paris. C'est un opuscule de 52 pages qui s'appelle Explication des termes de marine employés dans les édits, ordonnance et règlements de l'Amirauté.
Il est repris dans toutes les éditions ultérieures des Us et coutumes. Il est dédié à l'archevêque de Bordeaux qui est Henry d’Escoubleau de Sourdis.
On retrouve le contenu de ce texte dans le manuscrit. Donc ce texte est important pour la datation du manuscrit. Il nous laisse penser que le manuscrit a été fait nécessairement avant 1636 et non pas en 1650 comme dit Cleirac, lorsqu'il prétend qu'il s'est retiré pour écrire ses livres après les événements de l'Ormée.
Ce texte est aussi important parce que Cleirac est un pionnier du genre. Les spécialistes des dictionnaires de marine disent que c'est, à coup sûr, le premier dictionnaire de marine en France. Après, le genre sera beaucoup pratiqué. En 1787, Nicolas Desroches fait paraître un gros Dictionnaire des termes propres de la marine, plutôt à l'usage des marins.
Celui de Cleirac n'est pas tellement à l'usage des marins. Il est plutôt à l'usage du grand public. Aussi et surtout à l'usage des juristes.
La veine du dictionnaire maritime sera beaucoup utilisé dans la seconde moitié du 17e et au 18e siècle.
On trouve, dans le manuscrit de Cleirac concernant les mots de marine : " Les plus grands vaisseaux sont Galions de France, de Malthe, d’Espagne Noas de Portugal Naves de Venise…" C'est repris dans l'Explication des termes de Marine.
Vous avez ici la manière dont se présente, dans le manuscrit, les jugements d'Oléron :
En haut, le jugement premier, article 1 : "Quand on fait un homme maître d'une nef ou autre navire..."
En dessous, et c'est comme ça que se passe l'ensemble du manuscrit, le commentaire de Cleirac : "Le patron ou maître de navire à toute la disposition le commandement en icelui..."
Ceci se fait pour l'ensemble de ses œuvres.
Ici, dans les Us et coutumes, une partie qui est tirée du Guidon, c'est à dire les contrats maritimes, des avaries, chapitre 5. Il est question des lamaneurs :
" L'Amanage est pris pour les barques, ou petits bateaux qui vont au devant des autres..." donc une définition. Et il est dit " lamanage, comme labourant et travaillant à mener les navires avec corde, crocs, harpins, avirons et autres instruments du navire dont s'aident les barquerolles".
En bas le commentaire que Cleirac fait. Vous voyez - c'est pour ça que je vous l'ai mis - qu'il se réfère toujours à beaucoup d'ouvrages. Là, il parle de "La mer des hystoires", volume 2, chapitre 2. On la retrouve si on cherche sur internet : c'est un incunable, un abrégé d'histoire universelle, imprimé par Pierre le Rouge à Paris et à Lyon par Jean Dupré en 1491. Il y a des publications en 1488, février 1489 . Cela illustre le goût de Cleirac pour les références, car Cleirac, chaque fois qu'il commente, source toutes ses explications.
Autre exemple de l'activité de Cleirac, c'est ce que les étudiants font dans la faculté de droit dès qu'ils font du droit civil ou du droit pénal, c'est le commentaire d'arrêt. Comme il illustre des textes par la jurisprudence, il donne des arrêts. Je vous en donne plusieurs, que j'ai imprimé. Si vous voulez en lire le contenu, vous pourrez les avoir et puis si on a le temps, on en parlera un peu plus tard.
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| L’affaire du bac de Saint-Macaire Arrêt de la Cour du lundi 3 avril 1656 (Premier président Pontac) |
Là c'est une première affaire qui se passe sur la Garonne à Saint-Macaire. Un marchand fait tomber à l'eau sa bourse. Il promet une récompense à ceux qui la retrouveront. Les bateliers disent qu'ils l'ont pas retrouvée, alors qu'ils l'ont retrouvée. Ils se disputent pour se la partager. L'affaire va en justice et sera jugée.
Une autre affaire, assez pittoresque, est celle du captif de Barbarie.
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| L’affaire du captif de Barbarie dernier avril 1630 Daffis, président |
Le pilote d'un bateau, chargé de tonneaux de vin au début du 17e siècle, est fait prisonnier par un navire forban, de Turcs, des pirates qui ne s'intéressent pas la marchandise (parce que c'est du vin et ils ne boivent pas de vin), mais ils gardent le pilote plusieurs années, et lorsqu'il revient, après avoir payé sa rançon, il veut être dédommagé. Il ne s'adresse pas à l'armateur qui est mort, mais à sa femme, héritiere. Et l'affaire se complique !
Ces deux affaires sont assez simples, et, je trouve, joliment écrites. On dirait des nouvelles autant que des arrêts !
On s'aperçoit que la justice d'Ancien Régime était efficace. Elle combine l'équité, le droit, avec une technicité assez moderne dans la caractérisation et l'indemnisation des différents chefs de préjudice. Si on a le temps, à la fin, de l'exposé, on y reviendra et je vous les commenterai.
Nous arrivons à ce qui m'a intrigué : c'est le manuscrit non publié, qui est au cœur de notre sujet.
Il y a, en effet, dans le manuscrit de Cleirac, un traité de mathématiques à l'usage de la navigation et puis une mention, qui est postérieure mais qui est explicite, qui doit être de sa main :
"après avoir ébauché ce traité plusieurs doctes personnages ont travaillé sur la même matière et mis en lumière tant d'excellents ouvrages et trouver de nouvelles inventions pour dresser les routes que j'ai estimé devoir arrêter cette pièce sans la polir pour lui faire voir la lumière attendue que le ne pouvait paraître que comme un vieux harnois de guerre à l'antique".
La formule finale est admirable !
Et donc la mésaventure qui est arrivée à Cleirac, c'est celle qui arrive qui peut arriver à quelqu'un qui va publier sa thèse, voire à un romancier qui va publier son livre : quelqu'un publie sur le même sujet quelque chose en même temps, ou avant !
Alors celui qui lui est passé sous le nez c'est un célèbre père jésuite qui s'appelle Georges Fournier.
Il publie en 1643, à Paris, une édition qui s'appelle l'Hydrographie, ouvrage extrêmement savant, à l'usage des marins. Ce père jésuite est un géographe, un hydrographe, mathématicien de renom. Il est aussi navigateur, aumônier de la Marine et proche et protégé de Henri de Sourdis. Cet Henri de Sourdis, qui lui-même est officier de marine et archevêque de Bordeaux. C'est le frère de François de Sourdis, auquel il succède comme archevêque : il y a des ecclésiastiques qui sont des marins ! Vous avez peut-être lu les aventures du Père Labat dans les Antilles, tellement pittoresques, où on voit ce prêtre côtoyer les pirates et fabriquer du rhum. Je crois qu'il y a toujours du rhum qui se vend sous le nom du Père Labat aujourd'hui.
Cette hydrographie vient couper l'herbe sous le pied de Cleirac.
On trouve, dans ce manuscrit, ce traité qui fait 180 pages, qui est en deux parties : une première partie en 19 chapitres qui traitent de la navigation au long cours reconnu pour "la plus noble et la plus glorieuse entreprise". C'est un texte qui fait l'état des sciences de l'époque, en cosmographie, en météorologie, les vents, les changements de temps, la latitude, la longitude...
Puis une deuxième, partie partie seconde, qui traite des instruments de mathématiques, boussole, compas, astrolabe, bâton gradué, etc.
L'illustration : je vous ai mis le bâton gradué, à gauche et puis l'anglaise à droite. Et puis quelque chose qui m'a amusé, je ne sais si vous le lisez : "les Anglais qui ont la plupart les yeux verts ou bleus /et, page suivante "ils utilisent l'arbalestrie à l'envers pour se protéger du soleil". Voilà l'observation de Cleirac, assez pittoresque ! Peut-être que les Anglais avaient les yeux vert ou bleu à l'époque ?
On trouve beaucoup d'illustrations fort belles : un compas qui est sur une rose des vents, une boussole sur montée sur cardan. Cardan étant un italien qui a mis au point ce système de suspension pour l'aiguille au 16e siècle. L'astrolabe nautique sert à définir la latitude. Il a été mise au point au 15e siècle par les Portugais. Comme le bâton gradué dans ses différentes versions, il sert à mesurer la latitude approximative. La longitude, on sait pas la mesurer jusqu'à la fin 18e siècle. Ca reste une un exercice à peu près impossible tant qu'on n'a pas mis au point un chronomètre qui ne se dérègle pas avec les mouvements du bateau. Donc les navigateurs ne savent pas exactement où ils sont. Les académies dotent richement les concours qu'ils publient pour trouver la solution du problème de la longitude, qui est en même temps un secret d'Etat.
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| Navire Royale, faicte ne Hollande 1626 |
On trouve toujours dans ce manuscrit de très belles illustrations : voici le navire Royal, c'est indiqué en haut (faict en Hollande en 1626). L'auteur est marqué sur la gravure en tout petit : c'est Hendrik Hondius (1573-1649), bien connu (il y a une exposition en ce moment sur Mercator et Hondius). Le manuscrit est daté autour de 1626 puisque cette gravure est publiée à ce moment-là. Ce n'est pas seulement pour faire joli. Ce doit être pour illustrer la description des parties et du grément d'un navire.
Le traité de Cleirac -non publié - a un objectif pédagogique. J'ai vu que dans la première édition de l'Hydrographie du père Fournier, il n'y avait pas d'illustration de ce type, seulement dans les éditions ultérieures (il y en a eu deux ou trois je crois). Le père Fournier a mis aussi des gravures pour montrer le mât de misaine, le mât d'artimon, le grand mât, etc
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| navire hollandais du XVIIe siècle |
Une autre gravure, belle et précise, d'un navire hollandais du XVIIe siècle, avec le nom du graveur : Salomon Savery (1594–1683) qui réalise ses gravures à partir de 1610. L'éditeur Hendrik Hondius I (1573 - 1650) qui réalise des gravures à partir de 1610.
Le traité de Cleirac, avec ses belles gravures n'a jamais été publié. C'est donc, comme disent les littéraires, une oeuvre inadvenue. Pas une œuvre reniée, puisqu'elle n'a pas été publiée.
On a, à la bibliothèque, l'exemple d'une œuvre reniée : les Réflexions sur la monarchie universelle en Europe, publiées par Montesquieu et retirées, parce que considérées comme trop hardies. Le seul exemplaire est conservé à Bordeaux. Il n'est jamais été publié.
Il existe, dans le vocabulaire maritime, la distinction entre les œuvres mortes et les œuvres vives d'un navire. Les œuvres vives sont celles qui sont en dessous de la ligne de flottaison. Les œuvres mortes, c'est tout ce qui est au-dessus : les mats, la coque, etc.
Evidemment, ce qui est essentiel à la marche du navire, ce sont les œuvres vives. Les œuvres mortes sont aussi utiles mais elle dépendent quand même de la forme de la coque, de sa stabilité et de sa finesse.
Alors ce Vocabulaire, cette partie de l’œuvre de Cleirac, c'est-à-dire son manuscrit non publié, je considére qu'ils font partie des œuvres vives, mais non visibles, c'est-à-dire la partie immergée, mais qu'elle a servi à nourrir les œuvres mortes, c'est à dire les œuvres publiées, où l'on retrouve tout le temps, quel que soit le sujet, une approche lexicographique.
J’en arrive à ma dernière partie où j'essaye toujours de reconstituer le portrait de Cleirac, en noir et blanc, avec des ombres et des lumières.
III) Cleirac : ombres et lumières
Voici le texte de Cleirac : « les polices d'assurance et les lettres de change furent méconnues de l'ancienne jurisprudence romaine et sont de l'invention posthume des Juifs, suivant la remarque de Giovanni Villani en son Histoire universelle ».
Cleirac, donc, affirme que les Juifs sont les auteurs de ces instruments juridiques qu'il va critiquer. Il se réfugie derrière un auteur, Giovanni Villani, marchand, écrivain, percepteur, du début du 14e siècle, c'est-à-dire de l'époque de Dante. Il serait, dit la professeure Francesca Trivelatto, dans de longs développements, à l'origine de l'accusation de l'emprise juive sur la finance et sur l'usure.
On pourrait aussi s'interroger sur la responsabilité de la prohibition canonique du prêt intérêt et voir qu'il y a une forme d'antisémitisme au Moyen-Âge. Ce serait un vaste sujet, dans lequel je ne rentre pas.
Ce grief de la financiarisation spéculative du commerce naissant, quand on lit la suite du commentaire de Cleirac, concerne beaucoup plus les Italiens, les banquiers italiens et notamment les banquiers lombards, qu'il appelle usuriers transalpins, et notamment ceux de Cahors, où son fils, d'ailleurs, a fait des dettes. Ils sont dénoncés dans la langue de Rabelais. On voit tout soudain Cleirac extrêmement véhément les qualifiant de "scélérats, trompeurs, baratteurs, taquins, tricoteurs banqueroutiers..." Il y en a une demi-page, à grand renfort de citations de l'Arioste et de Dante. Litanie d'injures, un peu comme celles du capitaine Haddock, très pittoresques. Où l'on voit que Cleirac est un homme d'humeur. Il reste quelque chose qui n'est pas faux dans l'ire de Cleirac contre les banquiers lombards : je trouve, dans la jurisprudence actuelle de la Cour de cassation, une mise en cause de la pratique des banquiers qui s'appelle l'année lombarde. L'année lombarde, c'est une manière de calculer l'année, non pas sur 365 jours, mais sur 360 jours, ce qui est certes commode pour diviser l'année et calculer les intérêts en petits morceaux, mais qui est évidemment défavorable aux emprunteurs !
Autre aspect de Cleirac : c'est un professeur "rentré" d'hydrographie. Il y avait eu un code, le code Michaud, qui est une ordonnance royale parue en 1629 sur la réforme de la justice. Elle s'occupait de questions maritimes et prévoyait, dans son article 433, qu'on devrait former les pilotes hydrographes dans des écoles d'hydrographie à créer. C'est très précis : les cours sont gratuits, etc. Vous voyez l'article :
En réalité, ce texte n'a jamais été appliqué et il n'y a pas eu d'école d'hydrographie créée avant la fin du siècle, en 1661. Le premier hydrographe s'est installé, avec son école, à Dieppe : c'est l'abbé Guillaume Denis qui avait écrit un ouvrage " L'art de naviguer par les nombres", en 1665. Ensuite les écoles se sont créées petit à petit, dans tous les ports. Le manuscrit Cleirac était probablement le manuel qu'il entendait utiliser s'il avait été désigné professeur d'hydrographie. Ce qui ne s'est pas fait, peut-être parce qu'il avait eu des difficultés avec les autorités municipales, ou pour une raison que j'ignore. Le premier professeur d'hydrographie à Bordeaux est l'abbé Dupont des Jumeaux, prieur d'Eyrnet, mais seulement à la fin du 18e siècle, en 1762.
Cleirac est un légiste, me semble-t-il. Je tire cette réflexion, que je vous soumets, de cette adresse - qui est en général formelle - . C'est l'édition de 1661 : l'adresse à la Reine . On peut se demander qui est la Reine, parce que Louis XIV vient de se marier avec Marie-Thérèse. Je pense que c'est la reine mère, Anne d'Autriche, qui est souvent désignée sous ce nom.
Que dit Cleirac ? Il présente ses textes en nous disant :
« leur langage trop ancien, ressentant l'air de la Marine, semblera brut, barbare et malsonnant ; les Notes et les humbles raisonnements qui les accompagnent pour truchemans ne sont pas à la proportion ni capables de leur fournir le lustre et l'Autorité convenable »
Il désigne son apport : « léger équipage d'explication » .« Messieurs les juges souverains », ajoute-t-il, leur donneront « créance et autorité ». Ces textes « ne passeront plus pour étrangèrs ou méconnus » . Je trouve que ce texte dit l'effort de Cleirac pour incorporer dans le droit national les normes étrangères et faire, en quelque sorte, œuvre de doctrine en essayant de mettre en cohérence le droit coutumier, la jurisprudence et la législation royale d'État. Il y a une espèce d'effort vers ce qui, plus tard, sera la fameuse pyramide kelsenienne de la hiérarchie des normes. Enfin, on en est pas encore là, quand même !
Cleirac est une sorte de codificateur. Je vous ai mis un code maritime.
Mais ce code est déjà épuisé. Il est paru, brièvement, en 2006. En réalité, j'ai regardé chez Dalloz : il n'y a pas de code maritime. C'est sans doute quelque chose qui manque. Cleirac donc essaye de faire ça. Il est vraiment novateur, en une période où on fait déjà des codes. Il y a eu, en 1587, le code de Henri III, rédigé par un magistrat, Barnabé Brisson. Il y a eu, en 1629, un code connu sous le nom de code Michau, qui avait un volet maritime, 461 articles et c'est d'ailleurs un code important parce qu'il permettait aux nobles de se consacrer à des entreprises commerciales et maritimes sans "déroger", c'est-à-dire sans perdre leur qualité de noble.
C'est la période fin du siècle où il y a les grandes ordonnances sur la réformation de la justice civile et criminelle, puis la grande ordonnance de Colbert sur la marine, puis le célèbre Code noir - qui sont des ordonnances royales, attribuées à Colbert - : mais Colbert était mort quand elles sont publiées. Même s'il y a son nom, qui est en fait le nom de son fils. Elles portaient sur la condition des esclaves dans les îles à sucre.
Cleirac fait oeuvre de juriste. Il fait ce qu'on appellerait aujourd'hui de la codification à droit constant. Il n'apporte rien. Il dit le droit tel qu'il est, comme Racine peignait les hommes tel qu'ils sont. A la différence du droit révolutionnaire qui, comme Corneille, peint les hommes tel qu'ils devraient être.
Le titre du code de Cleirac va avoir un grand succès. Il sera repris, au milieu du 19e siècle, par un grand professeur, ce qu'on appelle un maritimiste, un commercialiste, professeur de droit commercial qui s'appelle Jean-Marie Pardessus, qui publie, en 1847, sous le titre qu'avait utilisé Cleirac, Les Us et coutume de la mer, un recueil des lois du droit maritime. C'est le premier titulaire d'une chaire de droit commercial sous le Second Empire. Le professeur Pardessus était à la fois conseiller à la Cour de cassation et professeur agrégé de droit.
Il critique Cleirac bien sûr : "tous les prédécesseurs sont des incapables" - et les successeurs des usurpateurs - ! Mais il reprend quand même son titre et le cite sans arrêt. Il le reconnaît tout de même loyalement comme "le texte le plus connu et le plus généralement cité, soit en France soit en pays étrangers".
Autre aspect de Cleirac : c'est un commentateur engagé lorsqu'il présente, dans un texte introductif, les Rôles d'Oléron.
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| Cleirac "Us et coutumes...", pp. 2/3 |
Il se penche sur leur paternité, revendiquée par l'Angleterre. Il explique, assez longuement que ce sont des textes gascons. On en retrouve les accents. Il ne sont pas du tout anglais, quoiqu'en dise le grand juriste qu'il cite là, en bas de la page, John Selden.
Ce grand juriste, quand on regarde son histoire, avait été sommé par le roi d'Angleterre de défendre une thèse qui servait les intérêts maritimes du Roi, Charles Ier à l'époque. Il a publié, sur ordre, "Mare closum, sev De dominio mari " (la mer fermée). Donc c'est un juriste qui se fait le haut-parleur de son roi, un peu comme le Busiris de La Guerre de Troie de Giraudoux. Mais là, il est vraiment forcé puisque on le sort de la prison de Londres pour écrire son texte. Il ressemble plutôt à Thomas Becket, le martyr du 12e siècle qui avait essayé de résister à Henri II.
Selden se conforme au désir de son roi et s'oppose à Grotius qui a publié un livre fondateur sur le droit de la mer qui s'appelle Mare liberum, à l'origine du droit maritime. On voit Cleirac argumenter avec vigueur !
Dans les contrats maritimes, Cleirac est attaché aux principes. Il cite le chapitre 5 du livre premier de La République de Jean Bodin, (il l'écrit Boudin, vous le voyez en bas) : "Sont de franches et libre condition, Boudin au livre premier de La République, chapitre 5". C'est le livre célèbre de Jean Bodin de 1579. Il affirme donc un principe ancien qui est que les esclaves ne peuvent pas l'être sur le sol français. Il cite un arrêt de Toulouse de 1558. Mais il aurait pu (et dû) aussi citer un arrêt du Parlement de Bordeaux de 1571 qui a ordonné la libération d'une cargaison d'esclaves noirs amenés dans le port de la Lune pour y être vendus. On trouve d'ailleurs cet arrêt chez un chroniqueur bordelais qui s'appelle Gabriel de Lurbe, dans sa Chronique bourdeloise (1619) C'est une jurisprudence constante, mais largement oubliée puisqu'on sait, depuis des travaux récents d'historiens, que bien évidemment les esclaves étaient abondants dans les terres de colonisation mais qu'il y en avait même sur le territoire national. A Bordeaux, on calcule qu'il y en avait entre 3000 et 5000 au 18e siècle, d'après ce que nous disent Julie Duprat et Léo Elisabeth.
Cleirac est aussi un peintre de la vie du port. J'ai mis ici une illustration que vous reconnaissez être de la main du dessinateur hollandais Hermann van der Hem, qui est venu dessiner et mourir d'ailleurs à Bordeaux à l'âge de 30 ans.
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| Herman van der Hem
(1619-1649) Le château Trompette entre 1638 et 1649 Bibliothèque nationale autrichienne de Vienne - Atlas Blaeu |
Il donne une belle idée de la navigation et de l'activité du port.
Cleirac, dans ses oeuvres, adore les digressions. Il a l'esprit encyclopédique. Il décrit, autant qu'il le peut, la vie du port, la chasse à la baleine (de manière très longue et très savante dans le golfe de Gascogne, un peu à la manière de Moby Dick (de Melville) qui est, en réalité, une véritable encyclopédie de la baleine, à la différence du film de John Houston de 1956. Cleirac parle de la poudre à canon, des maladies des marins, du transport du vin, des taxes, de la peine de la cale qui est infligée aux dames de petite vertu qu'on met dans une cage et qu'on trempe dans l'eau ! Il raconte ça longuement. Il évoque la réglementation des moulins sur le fleuve, qui nuisent à la navigation parce qu'il s'intéresse à la navigation dans le port mais aussi en amont sur la Garonne. On retrouve, à sa lecture, toute la vie maritime d'un port marchand port de mer et port de rivière. C'est pour ça que je l'ai mis sous cette gravure de notre dessinateur hollandais.
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Tout commentaire à un aspect lexicographique qui se rapporte à l'étymologie. Il cite les mots correspondant dans d'autres langues : l'espagnol, le castillan, l'italien, le portugais, le latin, le grec ancien et même aussi quelquesfois le breton et le gaulois... toutes les langues !
Est-ce la "lingua franca" qu'on utilisait dans Méditerranée ? Sûrement pas, parce que la lingua franca était une langue utiliée dans l'exercice quotidien, sur les navires. C'était un pidgin, un sabir qui permettait aux gens de se comprendre. Là, c'est véritablement une langue savante avec les traductions dans toutes les langues qu'il connaissait.
J'ai trouvé, dans un ouvrage de Marie-Luce Launay-Demonet Les mots sauvages : l'étude des listes utiles à ceux qui veulent naviguer, cette citation :
Je trouve que l'explication des termes de marine, qui ont été publiés par Cleirac, c'est comme ce glossaire qui figure à la fin des romans maritimes pour faciliter la lecture des mots techniques. Donc c'est un projet qui est modeste, publié en 1634, à l'usage des juristes. Mais il y est attaché, malgré la publication de L'Hydrographie du père Fournier. Il le garde et il le mettra dans toutes ses éditions. Il le décrit comme une « nomenclature nouvelle, fort désordonnée, sans règle & sans observation de la suite des navires ou de l’alphabet, sans considérer que ceux qui défichent n’ont pas le loisir d’enjoliver... » .
Il se trouve une excuse. Il défriche. Il se sait innovateur. Donc il le montre tel qu'il l'a écrit, tel que ça lui est venu. Ca ne manque pas de charme parce que c'est un promptuaire, comme on disait, c'est à dire une armoire à mots, sans ordre alphabétique, qui procède par association sémantique, thématique : les mots du calme, du beau temps, les orages, les dangers, les maladies, les naufrages, le langage des pavillons (très compliqué, aussi compliqué que le langage des éventails qu'on voit dans un musée voisin !).
Donc on peut voir en Cleirac non seulement un juriste, mais vraiment un lexicographe, un amoureux de l'étymologie, un peu comme un Alain Rey qui aurait écrit, comme ça, à l'inspiration, un dictionnaire amoureux des mots de la mer. Et on peut dire que cette "petite barque" a inspiré le vaisseau amiral et toute la flotte de ses œuvres !
"Bordeaux et son terroir sont le parangon et la plus approchante représentation du paradis terrestre".
On ne peut qu'approuver ce magnifique éloge. Eloge dans la tradition ancienne, qui remonte à Aristote, à la tradition épidictique. "L'hymne de Bourdeaux", on a vu, dans la semaine du "Mois de Montaigne", Pierre de Brach qui s'était livré à un hymne de Bordeaux en 1000 vers, en 1576.
François de Belleforest dans une Cosmographie parue en 1575, pendant six pages, fait l'éloge de la ville de Bordeaux.
Cleirac s'inscrit dans ce topos. Mais il le fait à sa manière, soigneuse, en citant une référence à Salvian (Salvianus), évêque de Marseille du 5ème siècle de notre ère. Quand on est curieux on essaye de trouver le texte, et on le trouve, traduit, dans une édition de 1655 par Pierre Gorce, de la Compagnie de Jésus, qui explique effectivement, (et c'est la citation de Cleirac très précise) : "Ceux qui habitent la Guyenne [...] ont possédé plutôt une image du Paradis qu'une partie de la terre" (p. 179). Il décrit ça dans un chapitre qui s'appelle "La Providence (chapitre II)". Mais quand on y est, on continue, on lit la suite. Alors là, on est surpris parce que la Guyenne est décrite avec tous les vices de ses habitants dans les termes les plus désagréables et les plus désobligeants !
Il est donc utile de vérifier ses sources pour Cleirac, comme de manière générale. Mais peut-être était-ce une facétie de l'auteur, l'un des traits de son caractère ?
Je m'arrête ici, sur le médaillon d'un navire qui file grand largue, par bon vent, et qui figure dans le manuscrit. Vous le voyez à votre droite, il a manifestement été réemployé, à l'envers, dans une édition de Bordeaux des Explications des termes de marine.
C'est amusant parce que Cleirac, d'après ce qu'on lit, n'a jamais mis le pied sur un bateau. Il n'a jamais navigué et il nous fait aujourd'hui naviguer sur Internet, confortablement, sans risque de fortune de mer, avec toutes ses références et ses renvois savants, qui d'ailleurs irritaient le juriste Pardessus au milieu du 19e siècle. Jean-Marie Pardessus, dont on a parlé tout à l'heure, qui disait : " les commentaires de Cleirac sont très diffus. Ils sont surchargés d'une multitude de citations du goût des 15e et 16e siècles".
En réalité ces liens, dont on vérifie qu'ils sont tellement précis puisqu'on retrouve toujours les sources, me paraissent, au contraire, une des richesses du texte de Cleirac. Aujourd'hui on les appelle des liens hypertextes. Ils élargissent l'horizon de la connaissance à ce que Malraux aurait sans doute appelé une bibliothèque imaginaire, lui qui parlait de" musée imaginaire".
Questions :
Guillaume Flamerie de la Chapelle
Merci pour cette belle traversée. Est-ce que quelqu'un veut poser des questions à notre pilote de ce soir ?
Marc Agostino
Je suis difficilement entré dans le sujet, parce que Cleirac, je le découvre et je pense que presque tout le monde le découvre. Est-ce que vous connaissiez le fameux livre de Jacques Bernard sur La vie des gens de Gens de mer à Bordeaux du 15e au 16e siècle ? Il fait partie de cette tradition portuaire importante, considéré comme chef-d'oeuvre de l'histoire régionale à une certaine époque. Alors moi,j e voudrais proposer une question bête : quelle est cette île que l'on voit entre Arcachon et le Cap Ferret dans votre carte sur le naufrage portugais. Il y a une île, si vous revoyez votre votre image et j'aimerais que vous l'identifiez si c'était possible.
Christian Coste
Sans doute un banc de sable qui se trouvait à ce niveau là. Le littoral a beaucoup évolué au fil des siècles et dans la cartographie. Aucune carte ne se ressemble.
Marc Agostino
Christian Coste
Je partage votre doute sur Villani. Je n'ai d'ailleurs pas retrouvé la mention sur internet. Je saurais pas dire ce qu'il en est. Ce que j'ai constaté, c'est qu'il ne s'attarde pas là-dessus. Il passe très vite et il s'intéresse beaucoup plus aux banquiers Lombards et à ce qui concerne très exactement : les assurances maritimes, le prêt à intérêt, l'usure, et toutes les escroqueries auxquelles ça a donné lieu [...] Il parle très peu des Juifs. Il passe tout de suite aux banquiers Lombards sur lequel il a beaucoup à dire. Il se lance dans une longue énumération d'insultes, de noms [...]
Guillaume Flamerie de la Chapelle
Juste pour le banc de sable, le banc dArguin, il y a 50 ans, n'était pas du tout au même endroit que qu'aujourd'hui et dans 50 ans il sera encore ailleurs.
Si quelqu'un se posait une autre question ?
Moi j'avais une question. C'était absolument passionnant ce manuscrit que moi, que j'ai connu lorsque je me suis occupée des fonds patrimoniaux à la bibliothèque mais qui était resté pour moi plein de plein de mystères. Par contre, sait-on quelque chose d'une bibliothèque qu'il aurait pu posséder, ce Cleirac, ou sur laquelle il aurait pu travailler ?
Christian Coste
On sait qu'il avait beaucoup de livres mais on n'a pas la liste. Dans ses 650 livres, ce que je sais c'est que ses références sont sûres, parce que je me suis souvent amusé à aller les chercher et je les ai toujours trouvées à quelques exceptions près.
Guillaume Flamerie de la Chapelle
j'avais une question sur le captif de barbarie
Christian Coste
Vous préférez le captif de Barbarie à l'affaire de Saint-Macaire ! Voilà donc : j'ai fait polycopier le texte, les deux textes. Donc si vous voulez vous pourrez les prendre, je pense, j'en ai un nombre suffisant c'est assez bien écrit et assez amusant.
On a un armateur de Bordeaux qui confie 36 tonneaux de vins au pilote de sa barque à destination de Calais. La barque est prise par les pirates, qui s'emparent du pilote (qui s'appellet Fiton) et qui vont le garder 4 ans et demi en esclavage. Le pilote se fait rédimer (racheter), - j'ai l'impression que c'est lui qui a payé, mais ça peut être des ordres religieux, Trinitaires, ordres mendiants spécialisés dans le rachat des captifs -, au prix de 780 livres. 780 livres avec des instruments de correspondance, qui valent ce qu'ils valent sur internet, ça donne 40 500 euros. Ca doit être très approximatif , enfin ce doit être une grosse somme.
Donc il revient, il est libéré au bout d'un certain temps. Il s'est fait racheter par sa famille et il va réclamer à son patron le montant de la rançon. Mais le patron est mort. Sa veuve ne veut pas l’indemniser. L’affaire va devant devant la juridiction. Il réclame aussi le salaire de son temps de détention, parce que il n’a pas été payé. Et il réclame des dommages et intérêts. Le parcours procédural, complexe, est retracé dans le texte. Il obtient de la cour pleine réparation à la charge de la veuve du marchand. C’est intéressant parce ça évoque les dangers de la navigation devant l'estuaire de la Gironde au début du XVIIe siècle : il y a des pirates qui prennent les gens en otage et les réduisent en esclavage. Il y a un esclavage blanc qui est important, qui existe en Méditerranée. On s’en méfie. L’affaire est compliquée. Si on lit le texte, on s'aperçoit que le patron de la barque était écossais et on lui a rien fait. C'est douteux : un écossais... Ils n'ont pas bu le vin. Ils ne se sont pas intéressés au vin et ils ont pris le pilote. Donc l'affaire n'est pas claire. Est-ce qu'il a marchandé avec les pirates ? On sait pas. Ca met l'accent aussi sur le problème de l'économie de la rançon, avec les rédemption des captifs, les ordres mercédaires et trinitaires, qui étaient spécialisés dans le rachat des captifs, qu'il ramenait en procession en sollicitant les aumônes de ceux qui voyaient ces pauvres gens couvert de chaines Et puisque c'était eux qui les avaient achetés, il fallait se rembourser par la charité publique. C'est une histoire assez extraordinaires.
Et puis, dans la technique juridique il y a une différenciation et un calcul qui est très précis de tous les chefs de préjudice : il y a la rançon, et puis après il y a la captivité, et puis après les dommages et intérêts, toutes causes confondues, comme on le fait encore dans nos juridictions aujourd'hui. Voilà donc une juridiction qui fonctionne bien, avec le nom du président, la durée de l'affaire et le contenu de la décision.
Question
Les dommages intérêts ont été effectivement été acquittés par la veuve ?
Christian Coste
On a la décision mais quid de l'effectivité des décisions de justice ? Quel était l'état du patrimoine de la veuve. Les pirates n'étaient pas de Tanger qui était un centre important Méditerranée, c'était des Turcs.
Guillaume Flamerie de la Chapelle
Si vous le faites rapidement, vous pouvez peut-être nous donner le l'issue aussi de l'autre affaire de la bourse récupérée par des bateliers qui ont voulu la confisquer
Christian Coste
c'est un gentilhomme qui s'appelle monsieur Lamothe et qui se rend à Bordeaux et qui traverse sur le bac à Saint-Macaire. Ses chevaux s'énervent. Il y en a un qui tombe à l'eau. Il le retient. Il arrive à le sortir mais il transpire beaucoup et il s'essuie avec son mouchoir. En sortant son mouchoir de sa poche, il fait tomber sa bourse avec 30 pistoles d'or. 30 pistoles, j'ai essayé de faire le calcul : 300 livres tournois = 700 euros, sous réserve. Il s'essuie le visage il est désolé de ne pas retrouver sa bourse. il prend des amers, pour essayer de savoir où il se trouve. Il dit au batelier : "si vous retrouvez ma bourse, je vous récompenserai". Les bateliers le laissent parler. Il va faire ses affaires à Bordeaux et lorsque la marée descend, les bateliers retrouvent la bourse. Ils se disputent pour se la partager parce qu'ils n'entendent pas lui rendre sa bourse. Comme ils se disputent, l'affaire vient devant le juge de Saint-Macaire et le gentilhomme, monsieur Lamothe intervient au procès, réclamant son dû. Il ne l'obtient pas, d'ailleurs, du juge de Saint-Macaire. Donc il fait appel. Et la Cour va condamner les bateliers à restituer la bourse, avec ces pistoles. Mais condamne le gentilhomme à 60 livres pour la peine et les vacations dues aux bateliers qui ont récupéré la bourse. Donc les promesses sont tenues dans un cadre précontractuel dont le juge évalue le montant. Si ça vous intéresse je vous distribuerai les documents. Il y a un caractère littéraire dans l'exposé des faits. On voit le cheval en fougue, qui saute dans la rivière, l'eau trouble, le mouchoir, le repérage des lieux… C’est assez pittoresque. Ca se lit, mieux que la jurisprudence d'aujourd'hui !
Guillaume Flamerie de la Chapelle
Merci encore pour ce brillant exposé, merci beaucoup et, l’année prochaine, nous passons de la mer à la montagne avec le professeur Gilles Duval qui nous présentera, le 9 janvier, les archives du club alpin de Bordeaux.
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- Voir sur le blog Diacritiques : Cleirac, Miège, Bordeaux et le commerce du vin au XVIIème siècle






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